On palpe actuellement parfois la peur, dans les rangs des soignants : la peur de tomber au combat, de perdre des collègues ou des proches…. Je voulais partager ma perspective sur le risque, la peur, quand la vie nous donne une mission…

Le 3 décembre 2018, l’homme que j’aime est harnaché dans une capsule au sommet d’un réservoir de kérosène, au Cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan. À 17 h 21, je suis assise sur le sol, dans les steppes désertiques du Kazakhstan, avec nos trois enfants, âgés de 2, 5 et 7 ans. Mon regard rivé sur le Soyuz, à moins de 100 mètres devant. « T minus ten minutes ».

« Avez-vous peur? »

On m’a posé cette question 101 fois, au cours des trois années qu’ont duré l’entraînement et la mission. Non… je n’ai plus peur. C’est dur à croire mais je l’ai, en quelque sorte, harnachée elle aussi.

Environ 4% des astronautes meurent au travail. Trois ans auparavant, on a été conviés à l’édifice 4 de la NASA, dans une salle grise des années 1980, sous les néons et les plafonds flottants, pour assister à la séance sur la planification d’urgence : un briefing standard pour toutes les familles, en début d’entraînement. Autour de la table, on note une dizaine de personnes dont l’astronaute en chef, le médecin de bord, le responsable du soutien familial – ils portent tous un polo, décoré d’un écusson de mission sur le cœur. Sur les murs, des photo-montages de joyeux astronautes en apesanteur, et de fusées flamboyantes (littéralement).

On a passé une simple présentation PowerPoint. Des listes de tâches et d’informations à fournir. Plusieurs autour de la table ont vécu Challenger et Columbia…. Ça, et les et des trop nombreux ‘near miss’ qui nous rappellent la fragilité de la vie dans l’espace. On pourrait croire qu’on remplit les formulaires et qu’on les enterre, très, très loin… mais non; on dirait qu’on s’apprivoise, un pas à la fois, le risque et nous.

On a dressé la liste de tous les services de la maison, les assurances, les mots de passe et les autorisations… on a fait nos testaments. J’ai choisi mon agent d’information et d’aide en cas de victimes (mon « CACO », pour Casualty Assistance Calls Officer), et son remplaçant, qui devait, le cas échéant, m’annoncer (avant les médias) le décès de David pendant sa mission dans l’espace. Je lui ai dit comment m’annoncer la nouvelle. Je l’ai autorisé à me géo-localiser en tout temps, pour qu’il sache où me trouver, s’il avait à me joindre. Je me rappelle, le formulaire CACO : 2 pages brochées, sur notre commode pendant quelques jours. Une fois les décisions bien assises, elles sont parties vivre à Mission Control… Et la vie a continué.

Pendant un certain temps, tout nous rappelait que David ne reviendrait peut-être pas. J’y ai pensé souvent, surtout pendant les semaines où on a mis au point notre plan d’urgence. Une fois ce dernier précisé et digéré, la peur s’est dissipée. On accepte le risque. Je suis devenue un membre de l’équipe de mission proactive et sereine. J’ai été capable de soutenir David. C’est difficile pour les familles d’astronautes de protéger leurs jeunes enfants des images d’explosions d’astronefs et des commentaires malvenus sur les périls de la vie dans l’espace. J’ai vite réalisé que j’étais le seul

baromètre émotif de mes enfants, de ma famille, de David. À Houston, on dit : « The spouse sets the tone ». Une fois réconciliés avec le risque, on a pu se concentrer sur les objectifs de la mission. On n’allait pas se cacher sous une roche, et attendre que ça passe, pendant 3 ans.

Les petites choses qui m’ont aidée en période de stress : pas d’écrans le soir, pas de bulletins d’information, pas de caféine (!). J’ai rigoureusement contrôlé mes heures de sommeil. J’ai regardé Mr. Bean, mangé de la sauce à spag de ma mère, j’ai dansé avec les enfants, joué à la balle et à des jeux de société. J’ai chanté dans la voiture, j’ai gardé mes amis près de moi.

À toutes les personnes qui ont peur, qui pensent à la mort et qui se demandent si elles doivent faire leur testament et prendre d’autres dispositions, je dis : faites-le. Et si c’était libérateur, de regarder le risque dans le blanc des yeux? Une fois que vous vous sentirez suffisamment préparés, calculez vos chances de survie. Après tout, les chances de survie de David étaient de 96 %… je n’allais pas laisser la peur gâcher la mission d’une vie. Soyez rigoureux quand il s’agit de votre sécurité et celle de votre famille, mais ne vous faites pas prendre au piège. Nous sommes au cœur de la mission de lutte au COVID-19. Un jour on regardera derrière, on risque surtout d’être fiers

Author

  • Dr Véronique Morin is a family physician. She spent most of her career working in remote communities of Nunavik, Quebec, and recently in Texas. She currently works in public health, on the COVID-19 team of the Nunavik Regional Board of Health and Social Services.